Nelly Arcan et Pierre Falardeau sont dans un bateau…

Il est des semaines qui défient les lois de la statistique. 2 décés dont un clef-en-en-main, 2 shows ennuyeux à mourir. Et au milieu de tout ça un peu d’espace pour y penser. La vie ne se résumerait-elle qu’à ce moment-là, le dernier?  Parce que c’est à ce seul moment qu’on sait que plus rien n’arrivera pour la faire dévier. On peut donc contempler une vie comme elle a été. Polaroid de la Fin. Nelly Arcan s’est tirée avec la clef, Falardeau a tiré sur sa dernière cigarette. 1 minute avant d’allumer la radio, je ne pensais pas à eux. Je ne pensais pas à ça.

Le décés de Nelly Arcan est en réalité celui d’Isabelle-Fortier-de-Lac-mégantique mais on l’a déjà oublié. C’est Isabelle qui a craqué. Parce que Nelly Arcan ne pouvait pas mourir. Elle savait que c’était le prix à payer. Et je crois que c’est pour installer Nelly Arcan dans le permanent qu’Isabelle en a perdu le sens de sa propre vie. Nelly est exactement comme elle la voulait…jeune, blonde, immuable. Faire disparaître Isabelle Fortier était le seul moyen de sauver Nelly. Parce qu’Isabelle allait vieillir, Isabelle voulait avoir une autre vie mais Nelly non. C’est Dorian Gray. Je ne justifie rien en disant cela mais je ressens le personnage très vivant et la personne disparue. Et son acte nous prouve que c’était vrai depuis longtemps. Les artistes ont le don de canaliser les expériences humaines et de nous les restituer sous forme de messages quasi codés. Que seuls nos âmes comprennent. Le suicide d’Isabelle Fortier est un moment écrit par Nelly Arcan. Et nous avons à recevoir quelque chose de cet acte.

Vivre comme si on allait mourir demain ? comment fait-on ça ? …souvent je dis aux gens que j aime que je les aime, juste parce que cette idée me traverse l’esprit et le coeur. Ils me prennent pour une sentimentale, ce que je peux être à mes heures, mais quand je fais ça c’est plus par peur de ne pas leur avoir dit au cas où…je mourrais ou ils mourraient, juste là. C’est l’amour qui nous façonne ou son manque. Et c’est vrai dans toutes les sphères de nos vies. Qui va bien quand il n’aime pas son travail, qui va bien quand il n’aime pas son partenaire de vie ? qui va bien quand il n’aime pas ce qu’il est? personne. L’amour de soi, des autres, de tout ce qui nous touche est le seul sentiment qui nous construise ou non.

La mort des autres nous ramène à notre propre mort mais surtout à notre existence. À son sens. Est-ce que j’ai peur de mourir ? je ne le sais pas. J’ai peur de la mort des miens, d’abord. Ensuite, moi je ne sais pas finalement. Je n’arrive pas à le savoir. Et je crois que le jour où je le saurais vraiment, j’aurais accepté qu’elle se présente. Et j’ai tellement de choses à faire encore. Il y a quelques jours je suis tombée sur un extrait d’entrevue de Dan Bigras qui expliquait que lui voulait mourir après les siens pour qu’ils ne souffrent pas de sa disparition. J’ai été très touchée par cette idée. Vouloir être le dernier pour les épargner.

plateau_neigeJ’ai compris que j’étais mortelle le jour de mes 40ans. Avant  j’en avais conscience mais ce jour-là j’en ai pris conscience. Je me souviens qu’il neigeait beaucoup, je marchais sur Mont-royal, vide de gens. Les sons étaient sourds, le froid doux, les pas lourds, les lumières scintaillaient. C’était tristement très beau. Et je pleurais tranquillement sous la neige qui tombait belle et légère parce que je ressentais une sorte de solitude intense, celle de la séparation initiale…comme un souvenir enfoui dans mon ADN d’humain, seule de toute façon et consciente de l’être là à ce moment précis. Pourtant je sortais d’un souper chaleureux avec mes amis qui tenaient à être présents pour souligner ce passage. Plus rien n’avait de sens ce soir-là parce que je ne savais plus si vivre valait la peine pour en mourir obligatoirement.

Je crois que je ne m’en suis pas complètement remise finalement. Du coup, les emmerdeurs m’emmerdent vraiment, l’inutile m’ennuie vraiment, tout ce qui ne construit pas m’ennuie vraiment. La conscience de la mort m’a rendue impatiente. Non pas de mourir mais de vivre. D’aller au-delà des évidences pour rencontrer le plus souvent possible ce qui justifie une présence ici, chez les vivants. Je déteste la vie tiède, j’ai le sentiment de brûler du temps. Cette ressource si rare. Le luxe c’est le temps et l’espace. Ce n ‘est pas un hasard. Ce sont les deux seules choses que l’Homme n’arrive pas à contrôler.

Cette drôle de semaine restera marquée dans ma mémoire. Nelly Arcan n’est pas morte, elle ne mourra plus jamais parce qu’Isabelle a perdu sa lutte. Falardeau lui est mort parce que l’artiste, le témoin était derrière l’homme. L’avenir rendra sûrement une plus grande place au cinéaste mais c’est l’homme qui nous manque…sa gouaille…ses sacres et sa gentillesse.  Je pense aux parents, amis et amours d’Isabelle Fortier de Lac-mégantique par contre. Ils sont rares à l’avoir connu. Elle les a quittés. Victime d’un souffle dévastateur. Celui de vouloir sortir d’elle-même pour aller vers les autres.

C’est peut-être ça qu’il faut retenir. À sortir de soi, on en meurre plus tôt que les autres.

4 réflexions sur “Nelly Arcan et Pierre Falardeau sont dans un bateau…

  1. un ami très cher m’a fait remarqué dernièrement qu’on passait trop de temps à chercher des raisons de vivre alors qu’il fallait plutôt trouver des raisons de mourir en paix. « Au-delà des évidences » comme tu dis…

    « Je les ai bien observés, mes vieux amis. Ils cherchent – et ils trouvent – sans cesse des raisons de vivre. Ils désirent des choses, ils veulent se procurer ce qui existe, des voitures, des maisons, des bateaux, des emplois, des honneurs. Riccardo dirait : des moutons. Or, la grande question, pour moi, est plutôt de trouver des raisons de mourir. Ce que je recherche est quelque chose d’immatériel, qui n’est ni dans les êtres, ni dans les choses mais que nous leur ajoutons et qui en fait le prix, quelque chose à quoi nous tenons plus qu’à la vie et qui donnerait un sens à notre mort, si nous la rencontrions en chemin. »

    Grégoire, dans Les causes perdues (de Jean-Christophe Rufin).

    • En tous cas, je n’ai pas perdu mon temps à te lire ce matin. Merci! Et je prends le temps d’ajouter ma voix à la tienne.

      L’intelligence, c’est contagieux. On a envie d’écrire comme Nelly Arcan. De prendre le temps de réfléchir, enfin, parce que c’est un grand plaisir de la vie. Parce que c’est nourrissant, à la fois pour soi et pour les autres. Cette mort m’attriste parce qu’on a perdu une rare intellectuelle, une inspiration. Elle avait une parole unique, courageuse, qui m’enrichissait, moi. Son personnage de Nelly aussi était fabuleux. Depuis vendredi j’ai croisé à deux reprises des femmes, l’une jeune, l’autre moins, en train de lire l’un de ses romans, dans le métro, au resto. Ça me rassure. Isabelle Fortier nous lègue un bel héritage. Dans d’autres sociétés, son décès – tout comme celui de Falardeau – serait source de célébrations.

      Enfin, je pense aussi à l’auteure américaine Elisabeth Gilbert, qui, dans un discours à TED, enjoint le public à modifier notre croyance selon laquelle le métier d’écrivain est dangereux pour la santé mentale et physique de celui ou celle qui l’exerce. C’est à voir, pour se remonter le moral!

      • Merci beaucoup Isabelle. Et merci pour l’info sur TED. J’ai un doute sur ça parce qu’à un moment ce qui est écrit doit être « vécu »…

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